Thérapie par le chant : Quand le Gospel fait résonner les pratiques narratives
- Emmanuelle Soumeur

- il y a 5 jours
- 6 min de lecture
J’ai passé le week-end avec 200 choristes accompagnés par Didier Likeng grâce à Nantes Gospel. Et j’ai entendu ma voix : celle des pratiques narratives.
Dans une chorale Gospel, c’est la voix des personnes autour de nous qui fait résonner la nôtre et nous aide à trouver notre propre chemin. Comme une voie intérieure qui sonne juste. Avec les pratiques narratives, c’est la même chose. La personne raconte une histoire, comme une mélodie, et dans l’espace thérapeutique, la mélodie lui revient. Si elle est douce à ses oreilles et à son cœur, alors elle va poursuivre avec elle, l’amplifier, la faire grandir.
Les fausses notes sont sans importance, c'est l’intention et l’énergie qui comptent.
"Chanter fort, même si c’est faux ! C’est comme ça qu’on apprend" nous dit Didier Likeng. La technique n’est pas le sujet. Comme la plus belle histoire n’est pas toujours celle qui nous convient le mieux. Déconstruire l’idée qu’il faille chanter juste, comme déconstruire les ingrédients d’une vie réussie.
Comprenez ce que vous chantez et laissez-vous toucher. Vous allez vous rencontrer vous-même dans l’expérience, participer à quelque chose de grand et de beau, expérimenter par le son la différence entre faire seul.e et faire ensemble. Le groupe génère quelque chose par lui-même mais il transforme aussi quelque chose en chacun.e. Il ouvre un champ auquel on ne peut pas accéder seul.e.
Je suis encore remplie des vibrations puissantes, des yeux et des gestes emportés. J’ai été touchée par la générosité du chef de chœur, son humanité, sa capacité à donner confiance, à nous aider à oser. Touchée aussi par les participant·e·s et leur joie d’être ensemble, l’accueil de mes voisines de chœur, moi qui commence juste à chanter. L’autre est là pour poser un cadre, guider sans imposer, autoriser l’erreur, soutenir l’audace. Alors on peut explorer en confiance parce qu’on n’est pas seule. Dans cet espace, il est possible de se rencontrer soi-même.
Certains passages répétitifs, les vamps, ouvrent vers une forme de transe, où guérir est possible. Ce n’est pas magique. C’est une expérience très concrète du vivant, du lien, du rythme, de la respiration. Et c’est là que le pont avec le coaching, les pratiques narratives et les neurosciences devient évident pour moi.
Ce que le chant choral fait au corps et au cerveau
On sait aujourd’hui que le chant en groupe agit comme un régulateur du système nerveux, notamment en stimulant le nerf vague grâce à la respiration profonde, prolongée et rythmée qu’il exige. Cet engagement du système parasympathique favorise un passage d’un état de vigilance ou de stress vers un état de sécurité et de lien social, propice à la relation et à l’ouverture.
Plusieurs travaux montrent que chanter libère des endorphines, de la dopamine, de la sérotonine et de l’ocytocine, des neuromédiateurs associés au plaisir, au soulagement, au sentiment de confiance et de connexion aux autres. Chanter en chœur devient alors une forme d’hygiène mentale : l’humeur s’améliore, l’anxiété diminue, le sentiment de bien-être global se renforce.

Dans un chœur, respirations, voix et corps se synchronisent. Cette synchronisation crée une résonance physique et émotionnelle qui nourrit le sentiment d’appartenance et de communauté, ce que des recherches récentes identifient comme un antidote majeur à la solitude et à l’isolement, une véritable thérapie par le chant.
Thérapie par le chant : Résonance, histoires et pratiques narratives
En chant Gospel, je fais l’expérience d’une métaphore vivante des pratiques narratives : la chanson est comme une histoire partagée, portée par plusieurs voix, qui circule, se transforme et revient à chacune. En pratiques narratives, on parle de « résonance » pour décrire ces moments où le récit de l’autre trouve un écho en nous et vient soutenir, relier, amplifier ce qui compte pour la personne.
Certaines recherches décrivent même le chant choral comme une forme de « réparation narrative collective » : le cadre musical offre une structure, un rythme, des paroles communes qui permettent de recomposer du sens quand l’histoire de vie est fragmentée. L’harmonie du chœur devient comme une trame sur laquelle une identité plus cohérente peut se re-tisser.
Dans une chorale comme dans un accompagnement narratif, il n’est pas nécessaire de trouver tout de suite les « bons mots ». La voix, la mélodie, le geste suffisent pour commencer à déplacer une histoire de soi. Le fait de se sentir entourée, entendue, soutenue par d’autres voix crée les conditions pour qu’une nouvelle histoire, plus digne et plus reliée, puisse émerger.
Gospel, confiance et posture d'accompagnement
Le Gospel parle souvent de traversée, d’espérance, de dignité, de libération. Ce sont précisément des thèmes que j’explore avec les personnes que j’accompagne : comment traverser une période, retrouver du sens, remettre de la dignité là où le regard sur soi s’est abîmé.
Chanter fort, même faux, comme nous y invite Didier Likeng, c’est incarner dans le corps une expérience que nous cherchons souvent en accompagnement : oser prendre sa place, autoriser sa voix, se détacher du jugement intérieur pour privilégier l’élan et l’intention. On pourrait dire que le chœur devient un terrain d’entraînement à l’audace, au lâcher-prise et à l’expression de soi.
Les recherches en psychologie montrent que le chant en chorale augmente les émotions positives, nourrit la motivation et le sentiment d’efficacité personnelle. Participer à un chœur, c’est expérimenter en direct sa capacité à contribuer à quelque chose de plus grand que soi, une ressource précieuse pour les trajectoires professionnelles et personnelles que nous travaillons avec nos client.e.s.
Dans ce laboratoire collectif, la figure du chef de chœur ressemble beaucoup à celle d’un coach ou d’un thérapeute : poser un cadre, donner des repères, soutenir l’exploration, sans se substituer aux personnes. Son rôle n’est pas de corriger, mais de créer les conditions où chacun·e ose essayer, se tromper, ajuster, jusqu’à trouver une manière de chanter – ou de vivre – qui sonne juste pour soi.
Neurosciences, vamps et états modifiés de conscience
Un vamp est une courte boucle musicale répétée, typique en Gospel. Ces passages répétitifs peuvent être compris comme des espaces de « transe douce » : la répétition, le rythme et la synchronisation ouvrent à des états de conscience légèrement modifiés. Les neurosciences montrent que ces états, lorsqu’ils sont vécus dans un cadre sûr, favorisent la régulation émotionnelle, l’intégration d’expériences difficiles et la consolidation de nouvelles connexions neuronales.
Dans ces boucles musicales, quelque chose se déplace sans forcément passer par les mots. Une croyance limitante se fissure, une image de soi s’assouplit, une nouvelle possibilité s’inscrit dans le corps. On pourrait dire que le chœur « travaille » là où le langage rationnel ne suffit pas, en soutenant le système nerveux pour qu’il puisse s’ouvrir à d’autres histoires possibles, ce qui rejoint les objectifs des approches narratives et de nombreuses pratiques de coaching contemporaines.
Ce que je ramène de ce week-end dans ma pratique
De ce week-end de Gospel, je ramène des images, des sons, mais surtout une expérience : la puissance d’un cadre à la fois structuré et profondément bienveillant, où l’on peut explorer sans avoir peur de mal faire. C’est exactement ce que je cherche à offrir dans mes accompagnements : un espace où les personnes peuvent « chanter » leur histoire, parfois de travers, parfois à tâtons, jusqu’à ce qu’une nouvelle mélodie commence à émerger.
Je ramène aussi la conviction, renouvelée, que le corps et la voix sont des alliés précieux dans les transformations que nous souhaitons vivre. Loin d’être un simple loisir, le chant choral – et le chant Gospel en particulier – peut devenir un véritable chemin de connaissance de soi, de réparation et de mise en mouvement. Et je me réjouis de laisser cette expérience continuer à résonner dans ma pratique de thérapeute et de coach.
Pour découvrir Nantes Gospel :
Écouter un extrait du concert :
Pour aller plus loin :
FRC Neurodon : « Les bienfaits du chant pour nourrir son cerveau ».frcneurodon
We are hardwired to sing − and it's good for us, too. theconversation
The Science of Singing: Boost Your Mood with Your Voice. donovanhealth
Group singing as a mechanism for collective narrative repair. pmc.ncbi.nlm.nih
Musical re-tellings: Songs, singing, and resonance in narrative practice. dulwichcentre
From Harmonies to Happiness. positivepsychologynews
Linking Lives: Seeking Solidarity & Resonance. reauthoringteaching
« Marie Tout Court à la FFPN : un moment de grâce narrative » lafabriquenarrative
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